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Ébéniste,
menuisier ou huchier ?
Au fil du temps, et au cur même de la transformation
des sociétés, la matière ligneuse quest
le bois fut lapanage de plusieurs corps de métier.
Les métiers ont donc évolué dans le temps
au fur et à mesure des acquisitions de la technique,
tant dans le domaine de loutillage que dans celui de
la matière duvre et, par voie de conséquence,
dans celui des modes de construction. Et le travail du bois
na pas échappé à cette évolution
Le perfectionnement
des outils a modifié profondément les procédés
dexécution et a permis de nouvelles applications,
doù la diversité des spécialités
conduisant à des familles distinctes de travailleurs.
Le travail
du bois sest dabord cantonné dans la construction
de «gros uvres», sous forme de pièces
massives. Les artisans qui y travaillaient recevaient le nom
de charpentiers, leur
art étant la charpenterie. Il serait donc normal de
penser que ce sont les charpentiers
qui fabriquèrent les premiers meubles.
Au XIIIe
siècle, les huchiers
fabriquaient les meubles et les tourneurs
façonnaient des pièces au tour. Le travail général
du huchier concernait
tous travaux en bois qui servaient à laménagement
intérieur et extérieur de lhabitat. Naturellement,
il fabriquait des huches (coffres de rangement qui pouvaient
servir de sièges), mais aussi des meubles tels que
des tables et des bancs. Il se consacrait également
à la sculpture pour lornementation de ces uvres.
Il était donc à la fois menuisier
et sculpteur sur bois,
dans le sens quon donne à ces termes aujourdhui.
Cest à Paris, en 1382, que lappellation
de huchier-menuisier apparaît
et jusquau XVe siècle, c'est à eux que
les rois, les nobles et les grands bourgeois passent leurs
commandes de meubles.
En 1467,
Louis XI délivre aux huchiers des lettres patentes
stipulant que chaque maître doit apposer sur ses ouvrages
une marque distinctive, soit une sorte de signature (estampille).
Vers 1475,
lappellation de menuisier
apparaît pour la première fois et est destinée
à ceux qui se consacrent à la fabrication de
meubles et à laménagement intérieur
de lhabitation.
Au XVe
siècle, on distingue deux types de charpentiers : les
charpentiers de grande cognée,
dont le nom fait référence à leur principal
outil de façonnage, la cognée hache, qui se
spécialisent dans lexécution de lossature
des habitations mettant en oeuvre des pièces de grosse
section, et les charpentiers de petite
cognée, qui sadonnent à des
travaux plus menus que les précédents et qui,
de ce fait, étaient également nommés
huchiers-menuisiers.
Au XVIe
siècle, la spécialisation se précise;
il y a le menuisier en bâtiment,
spécialiste des applications du bois dans laménagement
des habitations, et le menuisier
en meubles.
À
partir du XVIIe siècle, les huchiers
cèdent leur place aux menuisiers
de lépoque, cest-à-dire aux charpentiers
de petite cognée. Le développement
du transport maritime permet dimporter des bois exotiques,
dont notamment lébène, et dainsi
utiliser dautres essences que le chêne et le noyer,
qui étaient les bois duvre traditionnels
du meuble. Grâce à ces nouveaux bois, à
la richesse de leurs coloris et à la finesse de leur
texture, des effets décoratifs nouveaux résultant
de lagencement déléments simples
sont possibles, diminuant quelque peu limportance que
connaissait jusqualors la sculpture dans la décoration
des meubles. Cest également du travail de lébène
que naît la désignation de ceux qui la travaillent,
sous le nom de menuisiers en ébène,
désignation qui se transforme rapidement en ébénistes
tout court.
En 1743,
au temps du français Colbert, un statut corporatif
définit la spécialité débéniste
comme une des branches de la profession de menuisier
et dans laquelle lartisan se consacre aux travaux de
placage et de marqueterie, la distinguant de la profession
de menuisier dassemblage,
dans laquelle lartisan met en uvre le bois massif.
En 1744,
les statuts de la corporation des
menuisiers, confirmés par Louis XV, officialisent
la communauté des Maîtres
menuisiers ébénistes et rappellent
lobligation pour ceux-ci de marquer leurs ouvrages.
Ces marques particulières se complètent parfois
des initiales J M E qui
signifiait, Jurés Menuisiers
Ébénistes.
En mars
1776, Louis XVI ordonne la suppression des corporations, puis,
au mois daoût de la même année, ordonne
son rétablissement. Considéré comme un
privilège mais aussi comme une entrave à la
liberté individuelle, le principe des maîtrises
se voit condamné en 1789, lors de la Révolution
française, et mis en application en 1791.
Jusquà
cette année-là, les statuts corporatifs définissent
des règles étroites, garantes de la qualité
dexécution. La suppression des corporations,
en permettant à quiconque de sétablir
comme fabricant ou marchand, aurait pu avoir une influence
navrante quant à la qualité des produits mis
en vente, mais ce ne fut pas le cas.
Par contre,
larrivée des machines de façonnage dans
les ateliers à partir de la deuxième moitié
du XIXe siècle apporte des changements profonds dans
les procédés de réalisation et les méthodes
de travail. La machine se substitue graduellement à
louvrier, dans le but de réduire les coûts
dopération de façonnage. La fabrication
saménage pour la production de masse; cest
la naissance du travail en série.
Louvrier
expérimenté, polyvalent, possédant une
longue formation, est remplacé par louvrier spécialisé,
formé brièvement pour lexécution
de quelques gestes répétitifs sur les machines.
Alors naît le morcellement du travail, où chacun
napporte quune minime part à un tout et
où la production est certes de moindre qualité.
Bien que ces nouvelles tâches ne favorisent en rien
lamour du travail, elles présentent tout de même
lavantage de rendre accessible le mobilier à
un plus grand nombre de gens, par labaissement du prix
de revient de la production.
Tout comme
la disparition des corporations professionnelles, qui pouvait
laisser entrevoir une baisse de la qualité dexécution
en ce qui a trait au mobilier, lindustrialisation du
meuble pouvait laisser croire à la disparition du métier
dart quest lébénisterie. Mais
nous ne croyons pas en sa disparition.
Il
y a, et il y aura toujours de la place pour les meubles de
qualité, requérant les aptitudes traditionnelles
et le savoir-faire de leurs interprètes. Les ébénistes
passionnés, qui ont eu le souci dacquérir
les habilités et les connaissances nécessaires
à lexercice de ce noble métier et qui
trouvent, au contact familier des uvres de qualités
quils réalisent ou côtoient, des sources
dagréments esthétiques dans leur pratique,
auront également le souci de transmettre leurs connaissances
et de perpétuer cette belle tradition!
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