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Prix du jury 2003
 
  Petite histoire de la profession d'ébéniste
  par Céline Dubord
 

Ébéniste, menuisier ou huchier ?

Au fil du temps, et au cœur même de la transformation des sociétés, la matière ligneuse qu’est le bois fut l’apanage de plusieurs corps de métier. Les métiers ont donc évolué dans le temps au fur et à mesure des acquisitions de la technique, tant dans le domaine de l’outillage que dans celui de la matière d’œuvre et, par voie de conséquence, dans celui des modes de construction. Et le travail du bois n’a pas échappé à cette évolution…

Le perfectionnement des outils a modifié profondément les procédés d’exécution et a permis de nouvelles applications, d’où la diversité des spécialités conduisant à des familles distinctes de travailleurs.

Le travail du bois s’est d’abord cantonné dans la construction de «gros œuvres», sous forme de pièces massives. Les artisans qui y travaillaient recevaient le nom de charpentiers, leur art étant la charpenterie. Il serait donc normal de penser que ce sont les charpentiers qui fabriquèrent les premiers meubles.

Au XIIIe siècle, les huchiers fabriquaient les meubles et les tourneurs façonnaient des pièces au tour. Le travail général du huchier concernait tous travaux en bois qui servaient à l’aménagement intérieur et extérieur de l’habitat. Naturellement, il fabriquait des huches (coffres de rangement qui pouvaient servir de sièges), mais aussi des meubles tels que des tables et des bancs. Il se consacrait également à la sculpture pour l’ornementation de ces œuvres. Il était donc à la fois menuisier et sculpteur sur bois, dans le sens qu’on donne à ces termes aujourd’hui. C’est à Paris, en 1382, que l’appellation de huchier-menuisier apparaît et jusqu’au XVe siècle, c'est à eux que les rois, les nobles et les grands bourgeois passent leurs commandes de meubles.

En 1467, Louis XI délivre aux huchiers des lettres patentes stipulant que chaque maître doit apposer sur ses ouvrages une marque distinctive, soit une sorte de signature (estampille).

Vers 1475, l’appellation de menuisier apparaît pour la première fois et est destinée à ceux qui se consacrent à la fabrication de meubles et à l’aménagement intérieur de l’habitation.

Au XVe siècle, on distingue deux types de charpentiers : les charpentiers de grande cognée, dont le nom fait référence à leur principal outil de façonnage, la cognée hache, qui se spécialisent dans l’exécution de l’ossature des habitations mettant en oeuvre des pièces de grosse section, et les charpentiers de petite cognée, qui s’adonnent à des travaux plus menus que les précédents et qui, de ce fait, étaient également nommés huchiers-menuisiers.

Au XVIe siècle, la spécialisation se précise; il y a le menuisier en bâtiment, spécialiste des applications du bois dans l’aménagement des habitations, et le menuisier en meubles.

À partir du XVIIe siècle, les huchiers cèdent leur place aux menuisiers de l’époque, c’est-à-dire aux charpentiers de petite cognée. Le développement du transport maritime permet d’importer des bois exotiques, dont notamment l’ébène, et d’ainsi utiliser d’autres essences que le chêne et le noyer, qui étaient les bois d’œuvre traditionnels du meuble. Grâce à ces nouveaux bois, à la richesse de leurs coloris et à la finesse de leur texture, des effets décoratifs nouveaux résultant de l’agencement d’éléments simples sont possibles, diminuant quelque peu l’importance que connaissait jusqu’alors la sculpture dans la décoration des meubles. C’est également du travail de l’ébène que naît la désignation de ceux qui la travaillent, sous le nom de menuisiers en ébène, désignation qui se transforme rapidement en ébénistes tout court.

En 1743, au temps du français Colbert, un statut corporatif définit la spécialité d’ébéniste comme une des branches de la profession de menuisier et dans laquelle l’artisan se consacre aux travaux de placage et de marqueterie, la distinguant de la profession de menuisier d’assemblage, dans laquelle l’artisan met en œuvre le bois massif.

En 1744, les statuts de la corporation des menuisiers, confirmés par Louis XV, officialisent la communauté des Maîtres menuisiers ébénistes et rappellent l’obligation pour ceux-ci de marquer leurs ouvrages. Ces marques particulières se complètent parfois des initiales J M E qui signifiait, Jurés Menuisiers Ébénistes.

En mars 1776, Louis XVI ordonne la suppression des corporations, puis, au mois d’août de la même année, ordonne son rétablissement. Considéré comme un privilège mais aussi comme une entrave à la liberté individuelle, le principe des maîtrises se voit condamné en 1789, lors de la Révolution française, et mis en application en 1791.

Jusqu’à cette année-là, les statuts corporatifs définissent des règles étroites, garantes de la qualité d’exécution. La suppression des corporations, en permettant à quiconque de s’établir comme fabricant ou marchand, aurait pu avoir une influence navrante quant à la qualité des produits mis en vente, mais ce ne fut pas le cas.

Par contre, l’arrivée des machines de façonnage dans les ateliers à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle apporte des changements profonds dans les procédés de réalisation et les méthodes de travail. La machine se substitue graduellement à l’ouvrier, dans le but de réduire les coûts d’opération de façonnage. La fabrication s’aménage pour la production de masse; c’est la naissance du travail en série.

L’ouvrier expérimenté, polyvalent, possédant une longue formation, est remplacé par l’ouvrier spécialisé, formé brièvement pour l’exécution de quelques gestes répétitifs sur les machines. Alors naît le morcellement du travail, où chacun n’apporte qu’une minime part à un tout et où la production est certes de moindre qualité. Bien que ces nouvelles tâches ne favorisent en rien l’amour du travail, elles présentent tout de même l’avantage de rendre accessible le mobilier à un plus grand nombre de gens, par l’abaissement du prix de revient de la production.

Tout comme la disparition des corporations professionnelles, qui pouvait laisser entrevoir une baisse de la qualité d’exécution en ce qui a trait au mobilier, l’industrialisation du meuble pouvait laisser croire à la disparition du métier d’art qu’est l’ébénisterie. Mais nous ne croyons pas en sa disparition.

Il y a, et il y aura toujours de la place pour les meubles de qualité, requérant les aptitudes traditionnelles et le savoir-faire de leurs interprètes. Les ébénistes passionnés, qui ont eu le souci d’acquérir les habilités et les connaissances nécessaires à l’exercice de ce noble métier et qui trouvent, au contact familier des œuvres de qualités qu’ils réalisent ou côtoient, des sources d’agréments esthétiques dans leur pratique, auront également le souci de transmettre leurs connaissances et de perpétuer cette belle tradition!